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4 millions de téléspectateurs pour un match de Pro A

 

D.R.

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Replonger dans les archives télévisuelles, vieilles d’il y a un peu plus d’un quart de siècle, c’est comme visiter un pays merveilleux qui aurait été englouti par une catastrophe naturelle. A cette époque les chaînes françaises faisaient le plein de basket et au niveau audience, parfois, ça cartonnait.

Le Téléthon sert de fil rouge à Samedi Passion programmé en ce 3 décembre 1988 sur Antenne 2. 1,600 enfants ont été invités à assister au match à Beaublanc. En préambule, le journaliste Bernard Père s’entretient avec le coach limougeaud, Michel Gomez, et son collègue Patrick Chêne fait de même avec Bill Sweek, le patron de l’équipe monégasque. Avant le premier entre-deux, les acteurs entourent Romain, jeune myopathe dans son fauteuil. On reconnaît Don Collins, Michael Brooks, Richard Dacoury, Billy-Joe Williams, Christian Garnier. La raquette est verte et tous les panneaux publicitaires en bois sont uniformément en bleu et jaune.

Si ce match anonyme revient à la surface, c’est que son audience a grimpé à des sommets qui avec le recul du temps donnent le vertige. QUATRE MILLIONS de téléspectateurs. Et ne pensez pas que c’est le Téléthon qui a artificiellement gonflé le score du basket ; le match a été suivi par davantage de téléspectateurs que l’ensemble de l’après-midi sur la chaîne du service public. Quatre millions là où la RAI a sabré le champagne lorsqu’elle est parvenue péniblement au million une douzaine d’années plus tard, là où TPS Star ne réunira en moyenne qu’une vingtaine de milliers d’irréductibles ou que Sport + se satisfait de cent milles.

Quatre millions, un record ? Peut-être ou pas loin. Les premiers Audimat de cette saison 88-89 indiquaient des chiffres largement inférieurs, autour de 1,5 million, mais un Mulhouse-Nantes, pourtant pas racoleur, était pointé à 2,25 millions. Les autres audiences doivent reposer depuis un quart de siècle dans un carton poussiéreux à moins que le dossier soit passé directement à la déchèterie. Mais c’est une certitude : l’âge d’or du basket français à la télévision s’inscrit à cette période.

Bouche-trou

Rappel historique : du temps de l’ORTF, la télévision française ne se déclinait que sur trois chaînes. La une, la deux et la trois. Simple. Les exploits européens du Clermont Université Club furent abondamment relayés dans les Journaux Télévisés de la première chaîne et quelques matches furent diffusés en deuxième partie de soirée. La France entière fit ainsi la connaissance de Jacky Chazalon et des « demoiselles » en noir portées par la voix du journaliste Jean Raynal. Plans hasardeux, caméra qui sautille, commentaires baroques, la réalisation est à mourir de rire pour qui découvre avec recul la télévision de papa.

Les équipes de France et Berck en Coupe des Champions furent sporadiquement à l’honneur. Hasard de la programmation, Antenne 2 donna en direct de Padoue, le 18 mars 82, la finale de la Coupe Korac, Limoges-Sibenik. Mais pas celle de Berlin un an plus tard avant de revenir à de meilleurs sentiments en 84 avec Orthez, qui transforma la salle de Coubertin en volcan pour une mise à mort en direct de l’Etoile Rouge de Belgrade.

Immense événement lorsque le 23 septembre 1979, Antenne 2 consacra dans ses créneaux estivaux 1h40 à la finale Washington Bullets vs. Seattle Supersonics. Jusque là, on n’avait jamais vu de NBA à la télévision française. C’est comme si on vous montrait demain la vie au quotidien des habitants de la Planète Pluton.

La première chaîne organisa même deux « Télé-Basket », l’un en 79 et l’autre en 84 juste après le tournoi-pré-olympique disputé à Paris. « La case horaire étant libre entre la fin du championnat de France de football et le début du championnat d’Europe, nous avons pensé remplacer le « Télé Foot » par un « Télé Basket » expliqua alors Jean Raynal. Tout simplement.

Comme le reste du programme basket, les matches du championnat de France apparaissaient subitement à l’écran comme boutons sur la peau d’adolescent.

 

« Il a servi de bouche-trou » reconnaissait Bernard Père. « Lorsqu’on n’avait rien d’autre, on téléphonait en toute panique à la fédé, aux présidents de clubs, et en général ça s’arrangeait bien. Et on en faisait 4-5 par an. C’était du bricolage. Et il faut dire que les clubs sortaient du Moyen-Âge, du patronage. »

 

Prenons comme exemple l’année 1980. Un Tours-Stade Français fut programmé en janvier, un Tours-Le Mans en février, un Villeurbanne-Stade Français en mars avant, le 22 du même mois, la deuxième mi-temps de la finale du championnat qui opposa, dans la verdâtre salle Beaulieu à Nantes, Tours au Mans. « Une nouvelle formule de volley-ball (sic) car on a pris un peu la formule américaine (re-sic) en sélectionnant les quatre premiers », tente alors d’expliquer à l’antenne Bernard Père qui fait équipe avec Richard Diot. En fait, après une saison régulière classique et une poule finale à quatre, les deux meilleures avaient le droit de jouer une finale en une manche sèche. Cette nouveauté dura deux ans avant de rejoindre le cimetière des fausses bonnes idées du basket français.

Le contrat avec A2

A la rentrée 87, c’est la révolution. Antenne 2, ancêtre de France 2, signe un contrat avec le Comité des Clubs de Haut Niveau, lui même appellation d’origine de la Ligue Nationale de Basket. Douze matches de Nationale 1 (l’ancienne Pro A) sont assurés pour la saison contre la somme de 2,5 millions de Francs. 80% de la manne retombe dans les poches des clubs de N1A et N1B, 10% à la fédé et autant au CCHN. « Le basket est sous-payé actuellement mais l’intelligence du CCHN est d’avoir compris qu’il n’était pas en position de force, qu’il fallait d’abord que le basket s’impose vraiment », estime alors Bernard Père.

Ce n’est pas tout. Cette année-là, l’Elan Béarnais Orthez est qualifié pour la Coupe des Champions et à refait –presque- à neuf sa Moutète, un marché couvert on ne peut plus pittoresque construit au centre du village. Avec une nouvelle tribune d’un millier de fauteuils, la Moutète peut désormais recevoir jusqu’à 5,000 spectateurs. Orthez se retrouve dans une poule finale à huit avec Milan, le Maccabi, l’Aris, le Barça, le Partizan, Cologne et Den Bosch. Antenne 2 est preneur des sept matches à domicile pour les programmer en deuxième partie de soirée. La chaîne verse un million de francs au club et lui en promet 200,000 de plus en cas de qualification au Final Four.

Ce sont donc Bernard Père et Patrick Chêne qui sont chargés d’animer les samedi après-midi. Bernard Père –dont l’ex-femme, Renée Père-Champagne, est à la réalisation-, a alors 25 ans de télé derrière lui dont une douzaine au basket. Il s’est fait surtout connaître en épaulant Thierry Roland sur le foot avant de lui succéder à la rubrique lorsque celui-ci a quitté Antenne 2. Reconnaissable à sa voix traînante teintée d’ironie, Bernard Père, qui se veut didactique, va faire bondir les initiés à chaque fois qu’il lance « c’est trois points si ça rentre » pour expliquer que le joueur a pris un shoot au-delà de la ligne à 6,25m. Son compère Patrick Chêne possède un background plus pointu puisqu’il a exercé juste avant à la rubrique basket du quotidien L’Equipe. Plus tard, il commentera le Tour de France et présentera le JT sur le service public.

Le partenariat entre Antenne 2 et le CCHN est officiellement lancé dans le cadre de Samedi Passion, le 26 septembre 1987, à partir de 15h10, avec un Orthez-Racing Paris à La Moutète.

 

« Antenne 2, c’est la chaîne du basket, c’est officiel », ne manque pas de rappeler Gérard Holtz en plateau.

 

D’ailleurs on retrouve le slogan sur le logo de la chaîne avec un second en prime, « le basket, c’est super ! ». Antenne 2 a déployé les gros moyens avec huit caméras, deux ralentis, un micro HF pour permettre à Patrick Chêne de se balader dans les travées, et l’expertise du numéro 1 des arbitres, Yvan Mainini, afin d’expliquer quelques règles basiques du jeu avec des images de l’Euro précédent en Grèce. Quant à Freddy Hufnagel, icône d’Orthez, dans un portrait d’avant-match, il balance sa profession de foi : « J’espère que je serai l’un des derniers rebelles, à savoir continuons à faire la fête et du sport après. » Tom Scheffler donne la victoire à Orthez sur un ultime panier à quatre secondes du buzzer.

Dans les coulisses, les représentants de la société ISL s’activent à chaque match. Ce sont eux qui ont imposé l’uniformité des couleurs jaune et bleu pour chaque match télévisé, regroupé Vittel, Adidas et IBM, les trois gros sponsors. « Ils ont créé une ambiance », juge Patrick Chêne. Le contrat qui lie ISL au CCHN est de l’ordre de 4,8 millions de francs. « Le basket est en phase avec son degré économique. Il faut d’abord qu’il s’installe au niveau de l’image » insiste Catherine Grojean d’ISL auprès du journaliste de Maxi-Basket, Patrick Chaillou. Pour parvenir à séduire le grand nombre, Antenne 2 mise sur les affiches.

 

« Mis à part les spécialistes, les gens connaissent bien Limoges, Cholet, Orthez… Et c’est tout ! », estime Bernard Père. « Alors, on fidélise avec les gros, et après on fait connaître les petits. Ça me semble logique. »

 

Maxi Basket

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De la NCAA sur TF1

Les audiences de cette Saison 1 sont jugées au mieux encourageantes au pire quelconques. Et pourtant nos cerveaux de fans frustrés du XXIe siècle les estiment absolument formidables. La moyenne de l’Audimat des matches de Nationale 1 s’installe à 1,28 millions de téléspectateurs. Elle sera donc en progrès la deuxième saison.  « Pour ce que je considère comme un travail de laboratoire, les premiers résultats sont encourageants », commente Christian Quidet, le chef des sports qui malgré tout s’attendait à une flambée.

A l’évidence, les Français mordent davantage dans les épopées européennes d’autant que les clubs de l’Hexagone sont compétitifs. Un Orthez-Salonique, qui se termine à une heure du matin, rassemble 1,74 million de passionnés. La France sportive entière connaît désormais le Béarn, Freddy, Seillant et La Moutète. A Grenoble, Limoges affronte Badalone en finale de la Coupe des Coupes. Antenne 2 la diffuse en différé à 22h30. Le match s’éternise avec une prolongation qui prend fin à 0h32. Résultat des courses : deux millions de Français insomniaques assistent au sacre des grands bonhommes verts.

Au dernier trimestre 88, les audiences sont donc en hausse. Surtout le basket pénètre les différentes strates de la société médiatique et sportive française.

 

« Nous, on est volley à 100% bien sûr, mais on ne peut que s’incliner devant le spectacle que peut offrir le basket », lance les volleyeurs vice-champions d’Europe.

 

L’Equipe augmente sa surface quotidienne consacrée au basket. Le basket qui est en passe de supplanter le rugby et le vélo dans le deuxième quotidien sportif français, Le Sport, qui vient de naître.

La balle orange est à la noce dans les JT de Antenne 2 de 13h et de 20h et dans Stade 2. La 5 de Sylvio Berlusconi s’y colle en retransmettant en différé des matches de l’Open de Milwaukee qui rassemble pour la première fois une équipe NBA (les Bucks) et deux équipes FIBA (l’URSS et Tracer Milan). On voit même un Limoges-Pesaro, un Barcelone-Milan et un Milan-Tel-Aviv, finale de la Coupe des Champions, sur TF1 dans l’émission Minuit Sport. Oui, vous avez bien lu TF1, qui vient tout juste d’être privatisée. D’ailleurs, le 5 avril 1988 la première chaîne offre en fin de soirée les demi-finales du championnat NCAA avec au commentaire, en nœud papillon, Pierre Toret, et Jean-Michel Sénégal qui vole à son secours. Six jours plus tard –oui, c’est du différé !-, la finale entre Kansas (Danny Manning) et Oklahoma (Harvey Grant) a droit à une heure de retransmission. Incroyable, mais vrai.

Prophéties

Il faut observer en cette saison 87-88 un véritable tsunami mondial. La NBA affiche en un an une progression de 7,6% de ses affluences dans les salles. La Grèce est descendue dans la rue pour fêter ses Dieux vainqueurs de l’Euro qu’elle a organisé à Athènes. La Fédération Internationale met sur pieds à Gand son premier Final Four qui est un succès populaire. La NBA et la FIBA se sont embrassés sur les deux joues en organisant l’Open McDonald à Milwaukee ce qui laisse augurer que bientôt les pros seront admis aux Jeux Olympiques.

 

« Le basket connaît une popularité extraordinaire que certains sociologues n’hésitent pas à traduire par ce slogan ambitieux : le basket-ball, le sport de l’an 2000. »

 

Cette prophétie aussi solide que celles de Nostradamus fut alors relayée par Robert Busnel, président de la fédération internationale.

On en oublierait presque que l’équipe de France doit passer par un Challenge Round contre l’Islande, la Suisse et le Danemark pour se qualifier pour le Championnat d’Europe suivant et que le Pré-Olympique’88 aux Pays-Bas est une pantalonnade.

En fait, tout le monde voit l’avenir en rose. A commencer par nos deux compères d’Antenne 2.

 

« Non ! Il n’y a pas de dictature de l’Audimat » assure Patrick Chêne. « Si on met une série américaine et on fait 2-3 fois plus d’audience. Mais on est Antenne 2. Donc, un service public, donc moins préoccupé par les sondages… »

 

« C’est un sport fait pour la télé » surenchérit Bernard Père. « Quand un match de foot est mauvais techniquement, ça se ressent. Quand un match de basket est mauvais, mais qu’il y a du suspens, on ne ressent pas ça. C’est sans doute pour ça que des gens du foot m’ont dit que je semblais plus passionné par le basket que par le foot. C’est faux, mais il est vrai qu’il y a moins de matches de basket mauvais que de matches de foot… Alors j’espère que la direction d’A2 sera patiente. Parce que le basket doit s’imposer. Inexorablement. »

 

Article paru dans Maxi-Basket en 2011

 

 

 

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