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Rétro: Mirande, les produits du terroir

 

Alors que l’actualité met en lumière la finale des playoffs de ligue féminine entre Lattes-Montpellier et Villeneuve d’Ascq, Basket Europe rend hommage à un club qui a aujourd’hui disparu de la surface de la planète orange.

Dans les années quatre-vingts, Mirande, commune de 3 500 habitants du Gers s’est fait connaître de la France entière grâce à l’épopée du BAC, triple champion de France (1988 à 1990) avant d’être dissous il y a presque vingt ans suite à des problèmes financiers.

A travers cet article datant d’avril 1985,  assistons à la montée en puissance de ce club rural exemplaire dominé par la forte personnalité de son coach Alain Jardel, futur entraîneur de l’équipe de France, qui a notamment formé Yannick Souvré, Laetitia Moussard et Martine Campi.

 

Mirande, vous vous demandez probablement où cela peut bien se nicher. C’est la question que s’est posée Alain Jardel lorsque, jeune prof d’EPS, on lui annonça qu’il était muté là-bas. Il savait tout du moins qu’il s’agissait d’une sous-préfecture du Gers. En consultant une carte, il apprit que ce village se situait sur la route d’Auch à Tarbes. Il sut aussi plus tard que c’était la patrie de l’acteur Jacques Dufilho. Il devait constater sur place que le sport, on aimait un peu, mais certainement pas à la folie. On y faisait un peu de rugby, du tennis-loisir, c’est à peu près tout. Même pas de club de foot à l’époque, unique. C’est pourquoi on l’avait envoyé là pour promouvoir toutes formes d’activités physiques. Pour faire bouger un peu tout ça.

Alors, pourquoi spécialement le basket ? Parce que le basket, c’était son sport de prédilection, son dada avec le bridge et la pêche à la ligne. Il y avait joué dans le Lot, puis à Lille, au LOSC. Et tout en prêchant la bonne parole auprès des Mirandais, il continuera de pratiquer quelques saisons à Séméac, club de la banlieue de Tarbes. Et pourquoi les filles ? « Je n’avais aucune vocation pour former des rugbymen. Je savais très bien que mes basketteurs, ils passeraient un jour ou l’autre dans une deuxième ligne de rugby. J’avais senti aussi dans le village un potentiel humain important chez les filles ». Malgré tout, en 75, c’est une équipe masculine qui partait à l’attaque du championnat départemental. Et qui n’y piqua pas un somme. On la vit bientôt disputer les premiers rôles dans la plus haute division régionale avec comme fer de lance un certain Jean-Aimé Toupane aujourd’hui à Monaco.

Toutefois, c’est l’équipe féminine, créée de toutes pièces en 78, qui parviendra à décrocher la lune. Là voilà, sans prendre le temps de marquer une pause, en Régionale, puis en Nationalle III, puis en II. Trois saisons en Nationale II. La première fois, le Basket Astarac Club termina deuxième après une défaite stupide et irrémédiable à Bordeaux. Mirande avait eu jusqu’à 15 points d’avance. La deuxième année, les Mirandaises firent encore mieux. Ou pire. premier ex aequo avec Rouen. Battues de deux points sur l’ensemble des deux matches. La troisième tentative fut la bonne.

Mirande, c’est la croissance à l’américaine. Les buildings dans le désert. Du point zéro au « Club des 12 » en six ans pour l’équipe une. Et ça a suivi derrière. Le BAC compte au dernier pointage 170 licenciés. Le dixième des effectifs du département. « Quand je pense que lorsque l’on a monté le club, c’était uniquement pour un gentil divertissement ».

Concordance d’éléments favorables

Alors un miracle ? Ça non, certainement pas un miracle. Mais une concordance d’éléments favorables. Et de la sueur. La chance de Mirande, c’est bien sûr d’avoir vu arriver un type comme Jardel, un prof de gym, devenu CTD du Gers, un passionné, pas avare de son temps, et qui avait envie de bâtir quelque chose de solide. Jardel ne fut pas un homme seul. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur la plaquette du club. On y voit un organigramme qui peut faire honte à la plupart des clubs de N1 masculine. Et ce n’est pas de la poudre aux yeux, ajoute Alain Jardel, chacun y effectue consciencieusement sa part de travail. « Ce sont des gens compétents, sérieux, ingénieux, intelligents… », dit-il à propos de son entourage. Et puis, il y a eu les joueuses. Et là, ça donne à réfléchir…

Figurez-vous que sur les dix filles dont les noms sont régulièrement couchés sur la feuille de match, la moitié n’ont connu qu’un seul club, le BAC. Parmi elle, Annick Lalanne, la pointeuse maison, à propos de laquelle Jardel dit « elle a des qualités physiques exceptionnelles. Pour s’amuser, elle fait du tennis. Elle est classée à 15. Si elle avait commencé le basket à 10 ans au lieu de 15, elle aurait fait une sacrée carrière ». Plus étonnant encore, Martine Campi, le pivot, membre à part entière du club France, et Florence Roussel, une autre intérieure, sont originaires du village. Et ça vous fait sortir des yeux gros comme un ballon lorsque vous apprenez ça, car Campi mesure 1,88 m et Roussel 1,85 m. Oui, oui, cette bourgade de 4 000 habitants a pu donner au basket deux joueuses aux mensurations exceptionnelles, et qui sont loin d’être manchotes. Des villes 10 ou 100 fois plus importantes ne peuvent même pas en dire autant. « C’était plus facile de les repérer. Dans un village comme Mirande, je ne pouvais pas manquer de croiser un jour sur un trottoir une fille comme Martine Campi ». On veut bien le croire, Alain Jardel. Mais, n’empêche, voilà la preuve qu’il existe bien des « grandes » en France. Suffit de les détecter et de les former. Suffit de se donner la peine.

Mens sana…

« Notre budget est de 600 000 F. Il a doublé en un an », dit le président Jean-Jacques Cathala. Côté recettes, la subvention municipale est de 60 000 F, l’affluence aux guichets représente 1/5e du budget, et comme partout, la pub constitue une manne importante. De plus, et ce n’est pas banal par les temps qui courent, tout le monde paye sa cotisation. Y compris les joueuses. « Martin Campi, eh bien, c’est elle qui achète ses baskets », assure Alain Jardel. Pas d’indemnités, pas de primes de matches. Compensation : le club ne lésine pas sur le budget transports et déplacements. Pour les périples lointains, à Paris, à Strasbourg, les Mirandaises voyagent en avion, et on leur assure comme gîtes des hôtels confortables. « Si on ne paye pas les joueuses, c’est peut-être parce que nous n’avons pas les moyens, mais même si on avait les moyens, je ne suis pas certain qu’on le ferait ».

Bon, ce n’est pas tout, comment fait le BAC pour conserver ses meilleures éléments ? C’est tentant tout de même de mettre double ration de beurre dans ses épinards, et de céder aux lumières de la ville. La parole de nouveau à Alain Jardel : « Prenons notre joueuse la plus connue, Martine Campi. Tous les clubs de Nationale I voudraient l’avoir. Elle en eu des propositions, surtout lorsque nous étions en 2. Mais Martine savait que l’on parviendrait à monter un jour en 1. A Mirande, elle a pu progresser en même temps que l’équipe. Dans certains clubs, les internationales juniors jouent en lever de rideau, chez nous elle passait 38’ par match sur le terrain. Et puis, si Martine est restée à Mirande, ça s’explique par un certain climat… qui n’est pas uniquement climatique. Il existe dans le sud-ouest, même si cela peut faire sourire quelques Parisiens, une certaine qualité de vie. Martine sort du monde rural, son de prédilection, c’est le village, et pour se sentir vraiment elle-même, il lui faut vivre là ».

Et les études, la vie professionnelle à Mirande, c’est quand même un peu le bout du monde. Moins évident a priori d’assurer son avenir social que dans une grande cité. C’est le moment de faire une observation. Avec un jeu de mot facile, on peut dire qu’au BAC les dix joueuses de l’équipe ont leur bac, où sont en passe de l’obtenir pour les plus jeunes. Ce n’est pas la moindre fierté d’Alain Jardel d’avoir mis à profit à Mirande la locution latine « Mens sana in corpore sano ». Actuellement, quatre joueuses effectuent des études supérieures. Nadine Gimenez et Florence Roussel sont à l’UEREPS, Marie Buscato en deuxième année de droit, et Isabelle Cazeneuve en deuxième année de Langues. Elles sont étudiantes à Toulouse. Et c’est l’adjoint d’Alain Jardel, Laurent Villar, 20 ans, lui-même étudiant en EPS, qui leur fait faire la navette plusieurs fois par semaine. Au total 700 km hebdomadaires.

Seules Annick Lalanne et Martine Campi sont déjà rentrées dans la vie active. Annick Lalanne est institutrice à Auch. « Elle ne doit rien au basket ». Quand on évoque la situation de Martine Campi, Alain Jardel s’enflamme : « Le Gers est un petit département. Les athlètes de haut niveau y sont rares. Il y a l’international de rugby Graton, qui joue maintenant à Agen, un pentathlonien, un gymnaste qui a dû émigrer à Monceau-les-Mines, et Martine Campi, c’est tout. C’est la seule qui soit restée au pays. Je vois que des gens, des lutteurs, des nageurs, ont bénéficié de bourses olympiques. Je sais que des accords ont été signés avec des grandes sociétés pour les athlètes de haut niveau. Quand Martine Campi s’est retrouvée sur le marché du travail, nous sommes allés frapper aux portes. On nous a répondu, oui, elle peut bénéficier de ces avantages, mais si elle va à… Paris. Et si nous avons réussi à trouver une place à Martine, un emploi de bureau à la Mutuelle Agricole du Gers, c’est uniquement grâce à une relation, au bon vouloir de cette personne. C’est scandaleux ! ».

Un centre de formation égale deux Américaines

Pour la venue de l’AS Montferrand, la salle du CES était gavée de spectateurs. Les gradins ne suffisaient pas, certains avaient dû rester debout. Banda comprise, il devait bien y avoir 800 personnes. Un public formé en majorité d’adultes, issus de tout le département, et même de Cahors, de Toulouse, de Tarbes. A leur tête, ce soir-là, le préfet du Gers. Des gens venus là comme on va au spectacle, « ça ne me dérange pas que notre gymnase soit devenu le dernier salon où l’on cause ». Surprenant : l’équipe féminine du BAC est la formation sportive qui attire le plus de monde dans le département. Plus que le rugby à Auch. Et même à Tarbes, pourtant un fief de l’Ovalie, on n’atteint pas toujours les scores de Mirande.

La presse locale joue là-bas pleinement son rôle. L’un des deux quotidiens du coin avait présenté ce match contre l’ASM sur une page entière ! « Mais il ne faut pas prendre les gens pour des couillons. S’ils reviennent, c’est parce qu’ils trouvent quelque chose qui leur plaît. » Et sans doute pour commencer, sur le terrain, des joueuses bien de chez eux. Attention, Alain Jardel va de nouveau accélérer son débit de mots-seconde: « Actuellement, certains sont favorables au retour des illusionnistes, je parle des étrangères, et je dis cela sans xénophobie. A ceux-là, je réponds, venez à Mirande, vous verrez que l’on peut faire du bon basket et attirer du monde sans Américaine. »

Ce revirement dans la politique de l’élite féminine dont il est question, bien que la suppression des étrangères ne soit effective que depuis cette saison, irait à l’encontre de la philosophie et de l’option prises par Jardel et son club. A savoir la formation des jeunes. Le BAC a investi dans un centre espoirs. « On a été assailli de demandes. » Celles-ci sont internes au collège du village et ont toutes les facilités pour disposer du gymnase scolaire.

« Il ne faut pas croire, nous aussi on peut avoir une Américaine! Ca coûterait la moitié de ce que revient notre équipe espoir. Alors, si on doit le faire, pas d’autres solutions que de sacrifier la moitié de nos jeunes. » Alain Jardel poursuit: « Ce que je voudrais, c’est que le basket français parvienne au niveau du basket espagnol, en mecs et en filles, parce que là aussi ils sont en train de nous marcher sur le ventre. Ce n’est pas en faisant un lifting à coup d’américanisation que l’on va s’en sortir. Le danger aussi, c’est que le retour des étrangères débouche sur des naturalisations. On peut tout obtenir avec de l’argent. Regardez ce qui se passe avec les garçons. Si pour voir des joueurs français, il faut aller aux matches de lever de rideau, que l’on prévienne les gens. J’ai entendu dire que 80 000F pour une Américaine par an, ce n’est pas cher. Alors, si les clubs ont de l’argent, qu’ils investissent dans les entraîneurs. Des jeunes entraîneurs, il y en a, je n’étais quand même pas un exemplaire unique, des joueuses aussi on peut en trouver, qu’on donne à ces gens là les moyens de s’exprimer. »

Il fait mine de retrousser ses manches, et conclut: « au travail! »

 

Photos: Alain Jardel et Yannick Souvré. Martine Campi. Mirande (cartes de France)

Paru dans Maxi Basket en avril 1985.

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