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Retour sur les JO de Sydney en 2000 : le récit du coach

devincenzi

Aux JO de Sydney, en 2000, l’équipe de France décrochait une inattendue médaille d’argent. Après une première semaine où ils frôlèrent le chaos, les Bleus se sublimaient en quart (Canada) et demi-finale (Australie) avant de tenir tête un temps aux Américains en finale. Basket Europe a retrouvé les acteurs de cette aventure épique devenus des héros.

Première partie : le récit de l’entraîneur, Jean-Pierre de Vincenzi.

 

« L’histoire de Sydney, c’est un vrai projet au départ. Le 23 août 1995, après deux années dirigées par Michel Gomez, Yvan Mainini m’appelle dans son bureau et me dit qu’il veut que j’entraîne l’équipe de France car j’ai déjà eu les générations 1971 et 1973 sous mes ordres. Il m’assure qu’il va tout faire pour avoir l’organisation de l’EuroBasket 1999 car il faut absolument que cette équipe aille à Sydney. On essaye de construire ce projet, avec des hauts et des bas, jusqu’à en arriver à la qualification pour les Jeux en 1999. A ce moment-là, il apparaît très rapidement qu’il y a deux personnes qui revendiquent le leadership de l’équipe et je suis obligé de faire un choix, sinon cela aurait pu mal se terminer. Je place Jim Bilba et Antoine Rigaudeau à la tête de l’équipe.

« Le soir où on a découvert que la Serbie s’était faite démâter par le Canada, il y a eu comme un déblocage dans la tête des joueurs »

Avant les Jeux Olympiques se pose le problème de savoir comment on va préparer le groupe pour affronter des sélections comme l’Espagne, l’Italie ou la Russie qui sont plus fortes physiquement que nous, avec aussi plus de vécu. On fait le choix de préserver le groupe avec une préparation qui fait le pari d’arriver en forme très élevée sur la phase finale. Je vais chercher un préparateur physique de très haut niveau, Jean-Pierre Egger, un Suisse. On imite le fonctionnement d’un club. On a mis tout le monde sur un même lieu, avec la présence des familles, de façon à ce que chacun reste avec ses proches le soir. On a fait venir tous les adversaires en France, l’idée était de garder le plus de fraîcheur possible. A contrario, toutes les autres équipes sont parties de chez elles un mois et demi avant. Aux Jeux, pendant la deuxième semaine, on était en phase ascendante quand beaucoup d’autres déclinaient. On a aussi su exploiter le fait de tomber sur des équipes qui n’avaient pas l’habitude de nous jouer. Affronter le Canada et l’Australie, c’est plus facile à manœuvrer stratégiquement que la Serbie, par exemple, avec un Zeljko Obdradovic au coaching qui nous connaissait par cœur et qui savait comment nous faire péter les plombs. La première phase a été difficile et on se voyait croiser avec la Serbie en quart. Et je peux vous dire que l’état d’esprit des joueurs était morose, il y avait un complexe face aux Serbes. Le soir où on a découvert que la Serbie s’était faite démâter par le Canada, il y a eu comme un déblocage dans la tête des joueurs, ils se sont dit que tout devenait possible. J’ai senti à ce moment-là qu’il se passait quelque chose.

« Quand il y a les volleyeuses brésiliennes dans le bâtiment de gauche et les volleyeuses italiennes dans celui de droite… »

C’est difficile de se gérer dans le village olympique. On avait essayé de préparer les joueurs à vivre dans ce village. L’objectif majeur était que le groupe s’auto-gère, qu’il y ait toujours quelqu’un pour rattraper un coéquipier qui commence à partir en sucette. Après, vous savez, quand vous faites en sorte que le groupe s’auto-gère, cela peut finalement se retourner contre vous car les joueurs pourraient se dire qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Mais en définitive, vous êtes toujours là pour tenir la main derrière. Il fallait essayer de trouver la solution pour que les joueurs prennent conscience de leurs responsabilités et les assument, surtout dans un village olympique. Quand il y a les volleyeuses brésiliennes dans le bâtiment de gauche et les volleyeuses italiennes dans celui de droite, ce n’est pas facile de tenir quinze jours dans un truc pareil… Je me souviens d’un joueur qui m’avait dit être en dépression à force de dormir toute la journée et de rester enfermé. La complexité des Jeux, c’est aussi qu’on n’existe plus du tout à partir du moment où on se met à perdre. Vous rasez presque les murs tellement vous êtes transparents. Au premier tour, certains joueurs étaient à deux doigts de basculer du mauvais côté de la barrière à cause de nos défaites. Mais nous, contrairement à l’Espagne, l’Italie, la Russie ou la Serbie, on ne s’est pas détruit en cours de route et on a su se gérer jusqu’au bout, c’est la plus belle réussite de ce groupe.

« Rudy Tomjanovich demande temps-mort et je le regarde, il est blanc comme un linge »

Des matchs couperets, je ne retiens qu’une seule chose, absolument exceptionnelle pour un coach : l’état de flow. Quand un athlète a connu ça, ce moment où il réussit tout, même les yeux fermés, il ne fait que courir après le fait de retrouver cet état béni. Pour une équipe, c’est encore plus difficile car il y a plusieurs gars. Autant c’était laborieux contre le Canada en quart de finale, autant c’était magnifique contre l’Australie en demi. On aurait pu faire n’importe quoi, tout nous aurait réussi. Tout le monde était dans un état de grâce. Les joueurs étaient conscients qu’ils jouaient une partie de leur histoire et ça les a transcendés. Lors de la finale, on rentre sur le terrain avec la peur de prendre une branlée, on sort avec la peur de gagner. Quand on remonte à quatre points après avoir été mené de vingt points, Rudy Tomjanovich demande temps-mort et je le regarde, il est blanc comme un linge. Je demande deux choses aux joueurs : casser les contre-attaques et bloquer le rebond offensif, le seul vrai secteur où on pouvait se faire avoir par les Américains qui ne mettaient plus un tir. Quand on revient sur le terrain, il y a un moment de malaise : les arbitres ne sont plus là, la salle est dans un silence de cathédrale et nous, on se retrouve pris dans ce flottement. Les Ricains nous piquent un ou deux rebonds offensifs, on prend une contre-attaque… On n’est plus dans le move quoi. Je pense que si d’aventure on avait eu à rejouer ce match le lendemain, avec donc plus d’expérience, les choses auraient pu se passer différemment. C’est ainsi. Je crois que les joueurs de la génération actuelle n’auraient pas eu la même attitude. Il faut remettre les choses dans leur contexte. Jouer les Ricains en 2000, ce n’était pas pareil que maintenant. Lors du coup d’envoi du match contre eux en 2012 à Londres, les dix joueurs sur le parquet se connaissaient. Ce n’était pas le cas à Sydney.

« Je ne sais pas ce que tu fais là, tu aurais dû passer à la trappe en demi contre la Lituanie »

Je me souviens que Crawford Palmer s’était accroché avec un joueur américain. Le Ricain lui avait dit : « Ah tiens, je t’avais perdu de vue, qu’est-ce que tu fais là ? » Et Craw lui répond : « Ben moi aussi, je ne sais pas ce que tu fais là, tu aurais dû passer à la trappe en demi contre la Lituanie. » C’était le type d’échange pendant la finale, je n’ai pas vécu ce trashtalking comme de l’arrogance. Le staff en face avait aussi été vachement sympa.

J’ai beaucoup de bons souvenirs de cette aventure. Il y a eu des moments difficiles aussi. Le pire, c’est quand une équipe a les moyens de bien faire mais que tout le monde doute de tout. C’est compliqué car il faut procéder étape par étape : chaque fois qu’on abat un arbre, il y en a un autre derrière. Les Jeux, c’est long. C’est quinze jours de compétition pour nous, un seul pour les judokas par exemple. Donc il y avait des moments où il fallait vraiment faire du travail avec les joueurs. Quand Fred Weis se fait smasher sur la tronche, il faut travailler toute la soirée pour lui faire comprendre que ce n’est qu’une péripétie, qui a fait le tour de la terre certes, mais que le reste est bien plus important. Et au final, on a une médaille d’argent qu’on n’aurait jamais pu décrocher sans lui je pense. »

Photo : FIBA.com

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