Interview Alain Béral (président de la LNB): “L’Euroleague, c’est destructeur”

Alain Béral, le président de la Jeep Elite, la ligue nationale de basket, alerte depuis des années sur le danger d’une EuroLeague qui se referme sur elle-même et qui se coupe des ligues nationales européennes. Aujourd’hui, alors que le problème se pose également dans le football sur un modèle similaire, il tire la sonnette d’alarme.

On a vu cette semaine une réaction très forte du football professionnel, clubs et ligues nationales, à l’annonce du projet de réforme de la Champions League pour 2024. Peut-on attendre la même chose de la part des acteurs du basket professionnel ?

On a été les premiers à vivre ça en basket. On avait discuté de cela avec les autres ligues il y a un moment déjà. Il y a une tendance à la privatisation économique de ce type de compétition que le foot est en train de vivre comme nous on l’a vécu depuis la création de l’Euroleague en 2000. Et le football va connaître la même dérive qu’il y a eu en basket. Les verbatims de confort qui sont donnés aujourd’hui par ECA (European Club Association en football) et ceux qui veulent arriver à cette nouvelle Champions League de foot ne doivent pas être crus. Ils disent ce que les gens veulent entendre. Le système fait que la dérive naturelle de ce concept est la création définitive d’une ligue fermée. On n’a plus affaire à une coupe d’Europe mais bien à une ligue. Jusqu’à présent, les coupes européennes étaient au-dessus des championnats nationaux, destinées aux meilleurs clubs dans leurs pays. Aujourd’hui, ECA veut devenir un autre championnat, qui devient concurrent des ligues nationales. Ce n’est plus une coupe d’Europe mais un vrai championnat. On le voit aujourd’hui malheureusement en basket avec des matches allers-retours, des playoffs. Il faut beaucoup craindre ça. Les clubs ont raison de crier fort. Aujourd’hui l’Euroleague a enfin dit clairement ce qu’elle voulait et qu’on disait depuis toujours : son objectif est que les clubs qui l’intéresse quittent leur ligue nationale pour créer sa propre ligue.

Quel intérêt pour l’EuroLeague de vouloir ainsi que les clubs quittent leur ligue nationale ?

Pour être économiquement viable, cette ligue qui n’est pas une coupe d’Europe a besoin d’un certain nombre d’équipes, de matches et de permanence de visibilité. Forcément, ces ligues européennes deviennent concurrentes des ligues nationales. Economiquement, elles ont besoin de sortir des revenus de chacun des pays où ses clubs jouent. Forcément un jour, elles attaquent les ligues nationales. C’est ce que fait l’EuroLeague aujourd’hui parce qu’elle a besoin de ce argent, soit en télévision, soit en partenariat. Au bout de la dérive, c’est que forcément, ces ligues vont devoir siphonner les revenus des ligues nationales. Sauf qu’économiquement, ça ne marche pas. Un club, en Europe, en raison de l’histoire du sport en Europe, ne peut pas se passer du championnat domestique. Economiquement, il ne peut pas. Le public est attaché à un certain nombre de choses, les titres nationaux, les rivalités nationales, les derbys, etc… Une ligue européenne ne peut pas offrir ça. Et du coup, la réponse des ligues fermées européennes est de réduire les ligues nationales à 8 ou 10 équipes, pour qu’on ait moins de matches pour qu’eux jouent plus de matches et développent leur ligue tranquillement. L’EuroLeague qui a toujours dit qu’une ligue nationale ne devait pas dépasser 16 ou 14 équipes, vient de passer à 18 pour la saison prochaine.

« La Champions League de foot ne libérera plus les joueurs pour les équipes nationales. C’est ce qui va arriver, c’est évident »

Est-ce que le débat qui éclate dans le football avec une mobilisation forte peut permettre au basket de reprendre de l’élan sur ce dossier et profiter de ce qui se passe et se dit en football ?

Oui, sûrement. Le foot a une capacité d’annonce plus importante que les autres sports. Pourront-ils faire ce qu’on n’a pas réussi, c’est-à-dire faire bouger les politiques, notamment au niveau européen ? La Commission Européenne ferme les yeux, les oreilles et le nez à chaque fois qu’on les interroge sur ces sujets et qui ont toujours dit publiquement : ce sont des affaires privées d’entreprise dont on ne veut pas se mêler. Même si quand on les a en privé au téléphone, le discours est différent. Mais ils ne sont jamais intervenus suite aux différentes saisines de la part des ligues européennes quand l’EuroLeague a commencé à déployer son projet. Notamment quand elle a commencé à ne plus libérer les joueurs pour les équipes nationales. Parce que c’est ce qui va arriver en foot également. C’est évident. Les ligues fermées européennes ne respectent pas le planning des fédérations internationales, que ce soit la FIBA en basket et ce sera également le cas pour la FIFA dans le foot. Même chose pour les conventions collectives nationales. En France, on a une convention collective entre nous, la fédération, les clubs, les entraineurs, les joueurs, qui régit par exemple les temps de repos des joueurs. L’EuroLeague ne respecte pas ça. Tout ça a été porté à la Commission Européenne. Maintenant que le foot est concerné, il va parler plus fort que nous on va peut-être enfin arriver à une régulation.

Vous avez plusieurs fois cette saison rappelé l’importance que le champion de France de Jeep Elite soit qualifié pour l’Euroleague. Jordi Bertomeu, de passage en France récemment, mais également dans d’autres prises de position publiques, a déclaré qu’il voulait Paris. Et peu importe les résultats sportifs. On comprend mieux également la courte durée de la licence accordée à l’Asvel, deux ans seulement. Quel est votre point de vue sur ce dossier ?

Cela fait longtemps que je dis que l’EuroLeague n’est intéressé en France que par Paris. Donc par ses récentes déclarations il me donne raison sur ce que j’avais avancé. Ça me donne de la crédibilité par rapport à mon discours depuis des années. Si on se place du côté de l’EuroLeague, tout est logique. On est devant quelqu’un qui a besoin de marques. Paris est une marque, comme Madrid ou Barcelone. Londres est une marque aussi. Il n’y a pas de basket à Londres mais l’EuroLeague veut une équipe là-bas. L’EuroLeague veut ces affiches, Paris-Londres, Madrid-Moscou, etc… Paris a toujours été ciblée. Lorsque j’ai dit que je voulais que le champion de France soit en EuroLeague, c’est une prise de position politique. L’EuroLeague a besoin du marché français. Ok. Mais nous, on a besoin de valoriser notre championnat. Aujourd’hui, malheureusement, tout s’est passé comme on l’avait annoncé. L’EuroLeague est devenue une ligue concurrente des ligues nationales. On le voit aujourd’hui sur la question des calendriers. L’EuroLeague le fait exprès : ils viennent de décider de mettre leurs playoffs en même temps que ceux des ligues nationales. Pourtant on avait fait une réunion de négociation pour leur demander d’avancer un peu leur calendrier pour que ça ne se chevauche pas. Ils nous avaient dit, on va essayer. Et puis ils sortent de la réunion et ils décident du contraire. Ce sont des attaques précises. De façon à ce que les clubs ne puissent pas jouer les deux. A partir de là, on considère qu’il y a maintenant des coupes d’Europe, organisées par la fédération internationale, comme la Champions League par exemple. Et puis il y a des ligues privées. Sur invitation, qui ne tiennent absolument pas compte des résultats des championnats nationaux, c’est complètement déconnecté, ça ne veut rien dire. Le Bayern Munich, quand ils ont négocié et qu’ils ont été invités par l’EuroLeague, ils n’avaient jamais été champions d’Allemagne. Regardez la position de Tel-Aviv dans le championnat israélien, qui a terminé pendant des années troisième ou quatrième, ils ont toujours été en Euroleague. On n’est plus dans le système du sport.

« Gran Canaria en Espagne qui a joué cette année l’EuroLeague est désormais dans une situation économique désastreuse »

Ces ligues fermées seraient peut-être plus faciles à accepter si économiquement, les résultats étaient là. La NBA génère des revenus immenses alors que les clubs d’EuroLeague perdent des sommes colossales chaque année. En Europe, ce système de fermeture de l’élite européenne n’a pas fait ses preuves économiquement ?

La boucle est bouclée. Les clubs qui jouent l’EuroLeague sont en grande difficulté s’il n’y a pas quelqu’un derrière qui fait un chèque à la fin de l’année. Je sais depuis peu que Munich justement a déjà signalé qu’économiquement il ne s’en sortait pas. Gran Canaria en Espagne qui a joué cette année l’EuroLeague est désormais dans une situation économique désastreuse. L’EuroLeague, c’est destructeur, ça peut mettre les clubs en grand danger. Leur existence même est menacée, tout ça pour jouer une saison, ou deux ? Forcément, l’EuroLeague a donc la nécessité d’aller chercher les revenus là où ils sont, c’est-à-dire sur les périmètres des ligues nationales. Ils sont bien obligés d’augmenter la redistribution aux clubs qui jouent l’EuroLeague et ils ne peuvent le faire qu’en siphonnant les pays d’où viennent leurs clubs et où le basket est fort et où les droits télés sont importants : en Espagne, en France, en Allemagne, Grèce, Turquie. Ils sont obligés de siphonner ces revenus-là pour des clubs qui ne s’en sortent plus et qui vont jusqu’au bord de la faillite. S’il n’y a pas un mécène ou un club multisport derrière pour faire un chèque, quelques-uns pourraient disparaitre.

Que peuvent faire les ligues nationales pour leur survie ?

Aujourd’hui, juridiquement, on ne peut pas empêcher ces ligues européennes fermées d’exister mais il faut une régulation. Et il faut leur faire comprendre qu’économiquement, les ligues ne sont pas là pour les aider. Elles sont là pour organiser et gérer et faire réussir un championnat national. Pas européen. Aider des coupes européennes, oui, parce que ça valide une saison au niveau national. Mais dès l’instant où il s’agit d’une ligue européenne qui est un concurrent et qui est « liguophage », forcément, on résiste. On se renforce localement. C’est ce qu’on fait nous, avec des règles très strictes. On est quasiment le seul pays d’Europe à dire à un club qui s’engage en EuroLeague comme l’Asvel : attention, attention ! Si vous avez un gros déficit à la fin de la saison, vous ne pourrez pas jouer le championnat de France l’année suivante. Il va falloir combler d’abord. Et si c’est deux fois de suite, c’est terminé. On est les seuls à pouvoir faire ça. On l’a mis en place depuis longtemps et consolidé. Les autres ligues, depuis une semaine, il n’y a pas un jour où une ligue ne nous appelle pas pour nous dire : comment vous faites ? Il faut qu’on fasse pareil sinon on va avoir de gros problèmes.

« Le discours qui revient à dire, c’est l’EuroLeague ou rien, ce n’est pas la réalité »

Depuis deux ans, on a beaucoup parlé d’un conflit Euroleague-Fiba parce qu’il y avait un problème de calendrier au niveau des fenêtres des équipes nationales. Aujourd’hui, on se rend compte que la question dépasse le cas des fenêtres puisque l’Euroleague attaque également frontalement les ligues nationales…

Aujourd’hui, l’EuroLeague le dit pratiquement de manière officielle. Ce n’est pas écrit dans les communiqués mais dans toutes les réunions que je fais, dans les couloirs tout le monde ne parle que de ça. Il faut bien que l’EuroLeague trouve l’argent quelque part. Pourquoi l’EuroLeague veut garder l’EuroCup, qui est sa deuxième compétition ? Justement pour occuper le terrain et prouver que le terrain est occupable par eux uniquement. Sauf que le public français, espagnol, veut aussi ses matches de Barcelone contre Tenerife, l’Asvel contre Strasbourg, etc… C’est pour ça au départ qu’ils sont devenus fans de basket. L’Europe est venu en plus. Le discours qui revient à dire, c’est l’EuroLeague ou rien, ce n’est pas la réalité.

Photos: Alain Béral (LNB), Charles Kahudi (ASVEL), Xavier Rabaseda (Gran Canaria, FIBA)

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