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[REDIFF] Tintin au pays des Soviets (3): Seul invité occidental au 30e anniversaire du titre olympique de 1988

Diplômé de l’école Centrale de Paris, Nicolas Remise alias Jean Bogey, son pseudonyme, deviendra plus tard Directeur de Projet chez Renault. Il a vécu une aventure tout à fait extraordinaire. Effectuant son service militaire à l’ambassade de France à Moscou, il a pu pénétrer dans la mystérieuse URSS

Diplômé de l’école Centrale de Paris, Nicolas Remise alias Jean Bogey, son pseudonyme, deviendra plus tard Directeur de Projet chez Renault. Il a vécu une aventure tout à fait extraordinaire. Effectuant son service militaire à l’ambassade de France à Moscou, il a pu pénétrer dans la mystérieuse URSS, découvrir son basket, prendre contact avec ses internationaux, et livrer chaque mois des articles au magazine Maxi-Basket dont la teneur était une exclusivité mondiale. On parle de l’URSS du début des années 80, plus vaste Etat du monde, un Etat totalitaire, sous le joug du communisme, qui avait mis au pas les Pays Baltes dont la Lituanie, et dont l’équipe nationale de basket avait été sacrée championne du monde à Cali en 1982 et deviendra championne olympique six ans plus tard à Séoul. Son chant du cygne. Nicolas Remise nous ouvre sa boîte à souvenirs, nous a fourni des photos totalement inédites, et soulève ainsi le rideau de fer…

Troisième partie de l’interview.

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Avec le recul, vous qui avez vécu de l’intérieur le communisme en URSS, que pensez-vous du fait qu’une fois l’indépendance de son pays obtenue, un Marculionis soit devenu plus américain qu’un américain, de voir que le CSKA Moscou regorge de joueurs étrangers, que JR Holden ou Becky Hammon aient pu prendre la nationalité russe et disputer les Jeux Olympiques avec la Russie ?

C’était tout simplement inimaginable. Je suis parti de l’URSS en 1983 en me disant « c’est fini. Premièrement, je ne reverrai plus jamais ces joueurs-là sinon quand ils viennent à l’étranger. Mes relations sont terminées puisqu’on n’a pas moyen de converser, d’envoyer du courrier. Je ne parle pas du téléphone ! C’était écouté donc encore plus dangereux. Que ce système-là est parti pour durer encore 100 ou 200 ans. » Deuxièmement, il faut voir que les spectateurs des matches de l’époque et même maintenant ont en grande partie 40-50 ans, il n’y a pas temps de jeunes que ça. Aussi quand il y a eu les premiers Américains au CSKA c’était un public qui avait été élevé du temps de l’URSS. C’est quand même incroyable alors que l’Américain qui était l’ennemi de classe juré vienne en Russie et les aide à gagner des titres. Il y a aujourd’hui énormément d’Américains et une certaine désaffection du public. Je suis souvent allé voir des matches au CSKA et c’est rare de voir une salle pleine. En Euroleague, c’est différent, c’est plein surtout pour les grandes affiches alors qu’en championnat les salles sont à moitié pleines voire moins. Je pense qu’il y a une vraie difficulté d’identification encore plus que chez eux car on continue à dire beaucoup de mal des Etats-Unis et des pays occidentaux en général et il n’y a pas que des Américains dans leurs équipes. Donc s’identifier à des joueurs qui sont des ennemis, qui veulent du mal à la Russie c’est quand même difficile. Pour le basket russe lui-même c’est quand même un sacré appauvrissement. On voit que les jeunes ont du mal à percer, ils n’ont pas de temps de jeu. C’est un peu comme chez nous.

Sauf qu’ils ont été longtemps en haut de la hiérarchie mondiale en bénéficiant de la synergie de plusieurs républiques ?

Par rapport aux différentes républiques et à l’arrivée de joueurs étrangers, la Lituanie demeure relativement protégée. Même s’il y a des étrangers, il y a quand même de vraies racines locales au Zalgiris. J’ai rencontré un barman lituanien sur une traversée vers l’Irlande en ferry, je lui ai dit deux ou trois mots en lituanien. Il m’a dit « ah ! Vous connaissez la Lituanie et le basket ». Je lui ai dit que oui en lui citant des noms de joueurs et lui a continué en m’en citant plein d’autres. Le gars avait 45 ans.

Vous l’aviez déjà ressenti cette culture basket en Lituanie du temps de l’URSS ?

Ah ! oui. Partout il y avait des affiches basket, on parlait basket. Les joueurs étaient très connus. J’avais cité l’anecdote qu’en Lituanie, quand on parlait d’une petite bouteille de vodka, un demi-litre, on appelait ça une Masalskis, qui était le meneur de jeu de l’époque, et les grandes c’était des Sabonis. C’était vraiment le basket partout. Le basket est plus populaire que le foot en Lituanie.

Les matches Zalgiris-CSKA étaient méchants ?

Pas méchants mais rugueux. Je n’ai pas en tête des bagarres dans le public, ce que j’ai vu au hockey lors d’un match entre le Dynamo de Moscou, le club de la police, et le Spartak. Les gens avaient emmené dans des paniers à salade, etc. Je n’ai jamais vu ça au basket mais il y avait une animosité.

« Un ou deux mois après est sortie en Lettonie une insinuation que Valters aurait été un informateur du KGB. Je ne sais pas s’ils l’auraient invité s’ils avaient su ça ! «

Avez-vous été contacté par des gens qui ont su que vous aviez vécu une expérience extraordinaire ?

Pas tant que ça. Les choses s’oublient et, sans être méchant, Maxi-Basket avait quand même une diffusion confidentielle à l’échelle de la France et du monde bien sûr (NDLR : de 16 à 30 000 exemplaires vendus dont la moitié en abonnements au cours des années 80). J’avais été contacté par Alexander Wolf, un journaliste de Sports Illustrated, qui faisait un article avant je crois les Jeux Olympiques de Séoul. Il cherchait des informations. J’ai eu d’autres demandes de journalistes très ponctuelles et depuis deux ans, un Espagnol, qui n’est pas journaliste, mais qui est basketteur et dont la femme est russe, et qui est en cheville avec un journaliste espagno. Il s’est mis en tête d’écrire une histoire du basket soviétique. Des ex-joueurs soviétiques lui ont donné mon nom et il m’a contacté et il avait vu des articles dans Maxi-Basket. Il a été surpris de faire le lien entre moi Nicolas Remise et le journaliste Jean Bogey (sourire). Je lui sers un peu de consultant, je l’ai aidé à avoir plus de renseignements. Ça se sont des occidentaux qui me demandes des informations. J’ai été aussi contacté par un ancien journaliste soviétique maintenant russe qui est devenu l’historien de la grande période de l’équipe soviétique de basket, fin 70 jusqu’à 90. Il cherchait à obtenir des scores de match avec les marqueurs car il n’y a pas d’archives complètes à la fédération russe de basket. Ils n’ont même pas l’ensemble des marqueurs avec les points marqués par chacun des internationaux. Il lui manquait trois matches et il m’a demandé si je pouvais les avoir par Maxi-Basket. Il n’y avait pas ni dans L’Equipe. C’était des matches entre l’URSS et la Finlande, alors retrouver ça ! Apparemment, il avait aussi du mal à trouver ça à la FIBA.

Reparlons de votre invitation au 30eanniversaire du titre olympique de l’URSS. Où s’est-il tenu ?

Ça s’est fait dans deux endroits. Ils avaient fêté le 10e à Moscou avec un match des anciennes gloires sur la Place Rouge. Et le 20e s’est fait comme le 30e dans le centre de loisirs qui appartient à Marculionis en très lointaine banlieue de Vilnius. Marculionis avait investi dans une académie de basket avec de beaux terrains dans la ville de Vilnius et il a fini par tout revendre pour investir dans ce centre multisports avec hôtel où l’accent est surtout mis sur le tennis et le paddle, ce jeu dérivé du tennis. Il est président de la fédération lituanienne de paddle. Il organise un tournoi national de tennis chez lui. C’est un parc au sein d’un parc national, c’est très beau. Cette année c’était moins formel dans ce centre et plus formel dans le bar de Marciulonis dans le centre-ville de Vilnius. Il y avait toute l’équipe plus les assimilés, c’est-à-dire les gens qui étaient juste avant la qualification olympique soit qui ont été écartés au moment du titre olympique. Je pense à Valdis Valters. Ils avaient fait venir par exemple Stanislav Eremine. Ce qui est assez drôle, c’est qu’un ou deux mois après est sortie en Lettonie une insinuation que Valters aurait été un informateur du KGB. Je ne sais pas s’ils l’auraient invité s’ils avaient su ça ! Il y avait les joueurs, quelques familles, trois journalistes, deux photographes, et quelques amis, très peu. Si je ne compte pas les Lituaniens, j’étais le seul occidental. J’étais dans le cénacle (sourire). Ils étaient tous contents de me revoir. Ils ne savaient pas que j’avais gardé des liens alors que j’avais revu Volkov, (Rimas) Kourtinaitis plusieurs fois car il entraînait, Eremine aussi que je voyais souvent aux matches du CSKA. Alors que d’autres m’avaient perdu de vue depuis cette époque-là. Mais tous se souvenait de moi et ils étaient étonnés et contents de me voir là. Celui qui m’a le plus étonné, c’est Sabonis. Il était assis dans son fauteuil, j’arrive, il me fait un grand signe et il fait comme s’il m’embrassait alors qu’à l’époque quasiment à chaque fois il refusait de me parler. C’était vraiment étonnant.

On le connaît comme joueur fabuleux mais comment était-il comme personne à cette époque ?

C’était quelqu’un d’assez timide d’autant plus qu’il était jeune. Je l’ai connu, il avait 17 ans. J’avais sorti un article en disant que c’était la perle, qu’on n’avait jamais vu quelqu’un comme ça. A Maxi-Basketvous étiez un peu dubitatifs car on n’en entendait pas tellement parler. Il a éclaté juste après. Il était dans un système qui ne le mettait pas à l’aise, un Lituanien en URSS avec toutes les contraintes qu’il y avait autour, il fallait faire un peu attention. Il avait déjà conscience de son talent et il a très vite pris la grosse tête. Si au début c’est plus par peur qu’il ne voulait pas me parler, après c’est parce qu’il estimait qu’il était au-dessus de ça. Pas quelqu’un de très agréable. Je me rappelle qu’un jour où il refusait de me parler, Tarakanov lui avait dit, « tu ne te rends pas compte que c’est vexant ce que tu fais ? » Et là, il m’a embrassé (rires).

Depuis, il a fait sa carrière, il a joué en Espagne, en NBA, il est devenu président de la fédération de basket de la Lituanie, il a 55 ans…

Voilà. Une anecdote amusante. Au cours de cette célébration, tout le monde lui a demandé de parler et lui restait dans son coin. Il a fini par venir sur scène pour dire à peine quelques mots et ils étaient tous pliés car ils avaient tous en tête le discours qu’il a fait quand il est entré au Hall of Fame de même pas 30 secondes. Il avait dit en gros « je suis content d’être là, je suis très fier » et c’est tout. Il n’est pas à l’aise en public, ce n’est pas un orateur.

Le coach de cette équipe Alexandre Gomelski est LE personnage du basket soviétique de tous les temps et il est venu à Limoges lors de la saison 1990-91. Quel regard portez-vous sur cette expérience très brève ?

Je me souviens que la rédaction de Maxi-Basket m’avait contacté en me disant, « qu’en penses-tu ? » J’avais répondu : « Quelle connerie ! Il est nul au niveau basket pur, il ne pourra pas communiquer. » Son influence était qu’il connaissait bien les rouages au niveau international mais surtout au niveau soviétique. Il savait naviguer là-dedans pour protéger l’intérêt des joueurs et ses intérêts à lui, organiser des tournées, obtenir des financements. Je me suis dit « que vont-ils faire avec lui ? » Et ça n’a pas duré !

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Avec le recul, vous qui avez vécu de l’intérieur le communisme en URSS, que pensez-vous du fait qu’une fois l’indépendance de son pays obtenue, un Marculionis soit devenu plus américain qu’un américain, de voir que le CSKA Moscou regorge de joueurs étrangers, que JR Holden ou Becky Hammon aient pu prendre la nationalité russe et disputer les Jeux Olympiques avec la Russie ?

C’était tout simplement inimaginable. Je suis parti de l’URSS en 1983 en me disant « c’est fini. Premièrement, je ne reverrai plus jamais ces joueurs-là sinon quand ils viennent à l’étranger. Mes relations sont terminées puisqu’on n’a pas moyen de converser, d’envoyer du courrier. Je ne parle pas du téléphone ! C’était écouté donc encore plus dangereux. Que ce système-là est parti pour durer encore 100 ou 200 ans. » Deuxièmement, il faut voir que les spectateurs des matches de l’époque et même maintenant ont en grande partie 40-50 ans, il n’y a pas temps de jeunes que ça. Aussi quand il y a eu les premiers Américains au CSKA c’était un public qui avait été élevé du temps de l’URSS. C’est quand même incroyable alors que l’Américain qui était l’ennemi de classe juré vienne en Russie et les aide à gagner des titres. Il y a aujourd’hui énormément d’Américains et une certaine désaffection du public. Je suis souvent allé voir des matches au CSKA et c’est rare de voir une salle pleine. En Euroleague, c’est différent, c’est plein surtout pour les grandes affiches alors qu’en championnat les salles sont à moitié pleines voire moins. Je pense qu’il y a une vraie difficulté d’identification encore plus que chez eux car on continue à dire beaucoup de mal des Etats-Unis et des pays occidentaux en général et il n’y a pas que des Américains dans leurs équipes. Donc s’identifier à des joueurs qui sont des ennemis, qui veulent du mal à la Russie c’est quand même difficile. Pour le basket russe lui-même c’est quand même un sacré appauvrissement. On voit que les jeunes ont du mal à percer, ils n’ont pas de temps de jeu. C’est un peu comme chez nous.

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Photo d’ouverture: le 30e anniversaire de la médaille d’or des Jeux de Séoul.

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